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Hôtel du Poète
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| Je suis
installée dans un bain chaud. Des corolles de roses flottent autour de
moi. Je l'attends avec impatience maintenant. Enzo est parti la chercher. Le
temps me semble long. J'inspecte une dernière fois le décor. Le
bouquet est bien en place au coin de la baignoire, juste derrière la
bouteille de champagne. Je m'amuse à observer les petites bulles qui
remontent dans le liquide rosé des deux coupes à demi pleines.
Que font-ils ? Cette attente n'en finit plus. Le silence est enfin brisé
par le bruit de la clé qui tourne dans la serrure. J'entends de petits
chuchotements puis le claquement sec de la porte qui se referme. Elle est dans
la chambre à présent. Nous sommes seules, Enzo est reparti. A
petits pas, elle se glisse jusqu'à la salle de bains, en suivant le
chemin de pétales que nous avons disposées sur le sol. Je
l'accueille en souriant, je peux enfin lire la surprise dans ses yeux. Elle
paraît un peu troublée, confuse de n'être pas trop
présentable, elle ne s'attendait pas à ce type d'accueil.
Qu'importe, elle est fraîche et jolie comme une fleur des champs. Je
l'invite, elle se dévêt, se glisse à mes
côtés. Nous avons tout le temps, les garçons nous
rejoindrons plus tard. Elle semble émue. Nous nous effleurons doucement,
trinquons à la vie, à ces moments privilégiés. Nous
discutons, longtemps, comme deux filles peuvent le faire. II nous faut imaginer sa surprise à lui maintenant. Elle me dit qu'il est sensible aux massages. Nous échafaudons un petit scénario. Sur nos ordres, Enzo l'amène jusqu'à nous et lui bande les yeux. Nous l'accueillons, nues comme au premier jour, le guidons à travers la chambre. Elle le déshabille, complètement. Elle l'assoit sur le lit. Nos mains le parcourent. J'aimerais savoir ce qu'il pense en cet instant. Nous commençons à enduire son corps de lait. Une odeur de mûre se dégage. Nous nous amusons à changer de place mais nos rires lui laissent deviner laquelle touche son bras, sa cuisse, son torse, ses épaules, ses reins. C'est la première fois que je m'attarde sur le corps d'un autre homme que le mien. Il est sensible, sa peau palpite sous mes doigts. J'aime ses frissons. Nous nous appliquons, il se détend, c'est agréable. Enzo sirote du champagne, fait quelques pas sur le balcon, revient vers nous, me glisse un sourire, plaisante un peu. C'est à son tour de nous rejoindre. Nous voilà tous les quatre allongés sur le lit, c'est le moment des douceurs. Nous grignotons du chocolat, échangeons à mi-voix, éclatons de rires sonores. Nous prenons notre temps, nous savons son importance. La discussion pourrait s'éterniser mais nos corps ont envie. Elle est allongée et me fait face dans toute sa nudité. Nous nous embrassons. Enzo est allé s'étendre derrière elle, lui est venu s'installer dans mon dos. Situation inédite. Je découvre de nouvelles sensations, puissantes, profondes. Je sens son souffle sur ma nuque et le souffle de ses doigts sur ma peau. Il est d'une délicatesse rare. Je me laisse doucement envahir par sa chaleur. Mais elle est là et je la veux. Enzo l'enlace, la couvre de caresses. Vision plaisante, dénuée de toute trace de jalousie. Un moment de partage intense, paroxystique s'ensuit. Je la sens osciller sous mes doigts et ma langue. Joie suprême de donner du plaisir. Elle est belle, nous attire comme un aimant. Nous communions tous les trois autour de son corps. Nous voulons l'entendre crier, avaler son âme, sentir un dernier soubresaut l'engloutir. Puis les rôles s'inversent, je deviens la reine de la ruche, les abeilles me sont toutes dévouées. J'entends leur bourdonnement s'élever comme une prière d'amour. Je ne tarde pas à leur donner satisfaction. Nous n'avons toujours pas étanché notre soif. Nous revoilà dans les bras de nos hommes, pour un instant. Bonheur sans limites d'un voyage en terres connues. Mais la proximité nous unit de nouveau à eux. Elle est campée sur lui, droite, fière, les épaules tendues. Il est allongé, son visage dans mes mains, sa bouche sur la mienne. Sa respiration, son souffle, sa tête au creux de mon épaule, c'est un peu comme un enfant que j'accompagnerais, quelqu'un que je protègerais. Je palpe avidement son plaisir, plaque ma main sur son ventre, tout près de leur source. Je sens Enzo en moi. Il est dans mon dos, à côté d'elle. Je devine leurs mains qui se cherchent, leurs lèvres qui se trouvent. Je deviens un trou noir qui absorbe la matière et les ondes. Je brûle de nos orgasmes partagés, je me consume, totalement. Il fait nuit maintenant. Voilà plusieurs heures que nous sommes enfermés. Cette éternité est passée si vite. Il nous faut reprendre nos esprits, refaire surface. Nous arrivons au restaurant. Elle dépose devant nos yeux de petits paquets, surprises délicates à découvrir au fil des plats. Ils entretiennent le mystère. Nous n'avons droit qu'à une indication : chaque cadeau recèle une évocation des sens. J'ouvre la vue. Ils guettent nos réactions. Deux croquis apparaissent, le premier où je la reconnais, le second où je me reconnais. Trouble. Enzo ouvre l'ouïe. Quelques lettres forment le mot "murmures" sur un CD couleur moirée. Il renferme, on le devine, une collection de textes doucement susurrés qu'il nous faudra attendre avant de découvrir. Frustration. Nous mourrons d'envie d'en savoir plus, ils meurent d'envie de nous en dire plus mais ils savent qu'il faut se taire et nous devinons que nous tenons là un trésor. J'ouvre le toucher. Une plume de caresses, la plus douce qui soit. J'imagine déjà les chavirements qu'elle saura me procurer. Frissons. Enzo ouvre le goût. Mmmh, ces délices si réputés qui font saliver tous les gourmands. Tentation. J'ouvre l'odorat. Deux petits sachets minutieusement confectionnés, ornés de petits curs et gonflés de lavande. Celle de leur jardin. Effluve persistant qui saura nous rappeler longtemps leur présence. Ivresse. Une vague d'émotion m'envahit devant toutes ces attentions si subtiles, si personnelles. Je ne soupçonnais pas que le partage d'un repas puisse recéler une si grande complicité. Retour à notre hôtel. Faudrait-il se séparer ? Non, bien sûr que non. Alors, nous nous glissons tous les quatre sous les draps, entièrement nus. Je retrouve mes joies d'adolescente, capable de discuter et de rire au fond d'un lit, jusqu'à ce que mes paupières tombent d'épuisement. Ne sommes nous pas trop bruyants ? Que doivent-ils penser dans la chambre avoisinante ? Nous échangeons des confidences intimes jusque tard dans la nuit. Mes yeux brulent, j'entends leurs voix s'éloigner, ma diction devient molle. Je me laisse porter par un engourdissement extraordinairement doux. La fatigue nous gagne, nous sombrons dans une torpeur sucrée. Mon sommeil est entrecoupé, j'en profite pour m'imprégner de leurs présences. Blottie entre mon homme et mes amants, j'éprouve la sensation d'un partage absolu. La lueur pointe à travers les rideaux, un coq chante. Premiers signes du jour. Enzo me caresse doucement, je sens sa raideur sur ma fesse. L'aube promet d'être belle. Je suis envahie par un étrange bien être. Heureuse et incrédule. Je nage dans une douceur ouatée, je savoure le contact des chairs. J'ai le sentiment d'avoir basculé dans un monde nouveau, un peu irréel, un univers dans lequel je n'imaginais pas m'aventurer un jour. Partagent-ils le même sentiment que moi ? Je perçois un petit gloussement, une jambe s'étire, puis un bras. Des yeux pétillent dans la lumière du petit matin. C'est l'éveil des consciences, des corps et des sens. Les caresses d'Enzo m'envahissent, puis les leurs. Nouvelles jouissances. Moi d'abord, elle ensuite. Nous retombons dans l'abandon, peu enclins à quitter ce nid douillet. Les cloches sonnent l'heure du petit déjeuner. Une nouvelle journée nous appelle. Bientôt, chacun repartira vers son foyer. Je suis un peu k.o. Mes compagnons sont-ils aussi étourdis que moi, perdus dans la rémanence de ces dernières heures ? Au fil des minutes je me rapproche d'une séparation que je ne souhaite pas vraiment mais que je sais inéluctable. Nous promenons sous un beau soleil pâle d'automne. Il me semble que tout le monde traîne un peu les pieds. Quelque chose prend fin, le moment de nous quitter approche. Nous sommes côte-à-côte, silencieux, un peu empruntés. Personne n'ose donner le signal. C'est Enzo qui le fait, il a horreur des "au revoir", je le sais, il les précipite toujours. Voilà, ils sont repartis. Ce soir, j'écrirai ces lignes.
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